1969 - Charles Mort ou Vif > Dossier médias > Contexte
Analyse

Critique

Contexte
Par A Tanner

 

Contexte historique

Après Une ville à Chandigarh (1966), Alain Tanner réalise plusieurs documentaires pour la TSR (Télévision Suisse Romande). Charles mort ou vif est son premier long métrage de fiction, film qui, rétrospectivement, marque pour le cinéaste le vrai début de son métier. C’est aussi le premier film du Groupe 5, créé en 1968. Le Groupe 5 est un collectif de production, « plus qu’un groupe constitué », précise Tanner. Un système d’entraide entre cinéastes, qui se sont trouvés réunis autour d’une occasion de faire des longs métrages de fiction. Le Groupe 5 comprend Alain Tanner, Claude Goretta, Jean-Louis Roy, Michel Soutter et Jean-Jacques Lagrange qui ne réalise pas de film dans ce cadre. Yves Yersin aurait dû le remplacer, mais ne se décide jamais à tourner, jugeant les conditions trop aléatoires. Le collectif naît de la nécessité de sortir d’une paralysie économique issue de l’absence de débouchés pour les films. Une consultation s’engage entre les réalisateurs et le directeur de la TSR, René Schenker, soutenue par le chef du Département dramatique de la télévision, Maurice Huelin. Le but est de convertir les dramatiques télévisées en films de cinéma. Les exigences contractuelles comportent notamment «le pré-achat du film et sa projection prévue au départ sur le grand écran, puis seulement après sur le petit». Deux accords sont conclus d’emblée entre le Groupe 5 et la Télévision : le premier permet à quatre films de sortir entre 1969 et 1970 : Charles mort ou vif (1969) de Tanner, James ou pas (1970) de Soutter, Black out (1970) de Roy, Le fou (1970) de Goretta. La participation de la télévision couvre en principe la moitié des frais. Le second porte ses fruits entre 1972 et 1973 avec Les arpenteurs (1972) de Soutter, Le retour d’Afrique (1973) de Tanner et L’invitation (1973) de Goretta.

Cette fois, la participation de la télévision est de 80000 fr. L’originalité du contrat, qui laissait une totale liberté aux cinéastes quant au scénario et à sa réalisation, tenait à la particularité de la situation de la télévision suisse romande des années 1960, qui ne structurait pas la production de ses fictions autour de projets de téléfilms déjà formatés selon certaines normes. Le rapport à la télévision est complexe : « Oui. Disons qu’elle a payé la moitié des films. Mais l’initiative n’est tout de même pas venue d’eux, mais de nous. En fait, on voulait s’extraire de cette télévision. A l’époque cette solution était la plus arrangeante, pour les deux parties. C’était très bien ainsi.» Les cinéastes du Groupe 5 ont donc pu se livrer à des expérimentations, réaliser un «cinéma pirate», selon les termes de Tanner. La volonté de tourner en Suisse, qui caractérise ces sept films, était partagée par tous. Elle permettait de travailler avec un petit budget en évitant des déplacements importants, condition essentielle du projet, mais aussi, précise Tanner, une critique socio-politique sur son propre pays. Entrepris juste après Mai 68, Charles mort ou vif s’inscrit dans un contexte historique particulier. « En mai 1968, je tournais les “événements” à Paris, c’était mon dernier reportage télé [Le pouvoir dans la rue]. Tout s’emboîtait : en juin j’ai écrit le scénario de Charles et pour ce qui était du sens je n’avais qu’à me baisser un peu pour ramasser.» La déconstruction de la narration et la caricature des personnages qui entourent Charles Dé doivent «montrer que c’est une fable qu’il ne faut pas du tout prendre à la lecture immédiate et au premier degré. C’est une fable sur le choix, la liberté, sur tout ce que l’on veut.» Le scénario est tourné en vingt quatre jours, durant l’hiver 1969. François Simon et Jean-Luc Bideau tiennent leurs premiers rôles importants à l’écran. Selon les accords de production entre le Groupe 5 et la SSR, la télévision fournit 60000 fr. Tanner constatera: «Charles mort ou vif a couvert ses frais, mais pas au point de contribuer à financer le film suivant. Pour le moment, le “bénéfice”, ne représente guère que mon salaire de réalisateur-producteur.»

La première du film a lieu à Cannes en 1969, dans le cadre de la Semaine de la critique. En novembre de la même année, il sort à Lausanne et Genève puis à Berne quelques mois plus tard. Le réalisateur assure lui-même la distribution suisse de son film «dont personne ne voulait. A Genève, explique-t-il, on a transformé la salle du théâtre de l’Atelier, monté un écran en une nuit et le film y a été joué un mois. C’était un début. Je déchirais les billets à l’entrée de la salle puis le projectionniste mettait en marche et je surveillais les charbons du projecteur. Après la dernière séance du soir, il y avait un débat. Je n’aime pas trop raconter les souvenirs mais celui-là a toujours sa vibration dans un coin de ma tête.»

Le film est sélectionné au Festival del film Locarno en 1969 – où il reçoit le Grand Prix (Léopard d’Or)  et une distinction du jury des jeunes, et à celui de Soleure en 1970. La même année, le DFI lui octroie une prime à la qualité (50000 fr.). En 1969, le film de Tanner inaugure la Semaine des "Cahiers du Cinéma" (23-30 août), organisée à Thonon et dans plusieurs villes françaises, et participe à une Semaine du cinéma suisse à Paris (15-21 octobre) avant d’être programmé en salle dès janvier 1970.

Sources: Ingrid Telley et Marthe Porret - "Histoire du cinéma suisse de 1962 à 2000" sous la direction d'Hervé Dumont et de Maria Tortajada - Editions Cinémathèque suisse et Gilles Attinger - 2007

Mise à jour le Dimanche, 02 Octobre 2011 14:46