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Analyse

Critique

Contexte Par A. Tanner

 

Analyse de Frédéric Bas

"La Salamandre" a apporté à Alain Tanner la notoriété et son premier triomphe public, et va définitivement imposer le cinéaste comme la signature emblématique du nouveau cinéma suisse. C’est aussi le premier portrait de femme dans une œuvre qui en compte beaucoup. En effet, il y a une sensibilité particulière du cinéaste au personnage et au caractère féminins qui rappelle parfois celle d’Antonioni – celui de "L’Avventura" ou plus tard d’"Identification d’une femme" – et que le travail avec Myriam Mézières viendra confirmer dans les années 1980. Dans l’imaginaire cinématographique, Rosemonde / Bulle Ogier, personnage principal de "La Salamandre", rejoint l’ouvrière rebelle refusant de reprendre le travail aux usines Wonder et immortalisé par un bref film documentaire en juin 1968. Après la fable du patron désertant le capitalisme, Tanner aborde ici la question ouvrière à travers le personnage d’une femme libre et ennemie des contraintes sociales. Le film a pour point de départ l’enquête de deux intellectuels – un journaliste et un écrivain – sur une jeune femme mêlée à un fait divers. Il s’agit pour eux de découvrir la vérité sur Rosemonde, chacun utilisant ses propres armes, l’investigation documentaire pour l’un, l’imagination sans limites pour l’autre ; mais, peu à peu, la démarche des deux s’avère vaine ; au contact de Rosemonde, leur travail perd de sa pertinence et les deux hommes se retrouvent dans une position limite, sans trop savoir quoi faire, ni pourquoi ils le font : vanité de l’enquête, des preuves, des témoignages. Lassé par l’« océan gris de l’information », le journaliste qui, au début, était un inlassable questionneur se demande : « À quoi ça sert de réfléchir à la correspondance entre l’écrasement des corps là-bas et l’écrasement des esprits ici ? » Quant à Paul l’écrivain, ses promenades avec Rosemonde et les sentiments qui naissent entre eux finissent par tarir sa chère imagination. À mesure que leur travail d’enquête s’efface, apparaît le vrai sujet du film : l’aliénation par le travail et son nécessaire antidote, la liberté prise envers et contre tout. Ce que Rosemonde a rapporté le plus à ses deux enquêteurs, c’est son impossibilité à rester trop longtemps dans la même "boîte", son désir régulier de quitter son travail. Rosemonde « avait manifestement peu de goût pour ce qu’on appelle un métier où l’on gagne honnêtement c’est-à-dire mal sa vie, où l’on subit l’autorité d’à peu près n’importe qui, où la liberté s’exprime dans le fait d’aller fumer une moitié de cigarette aux chiottes ». À l’opposé d’une perception superficielle du cinéma de Tanner qui ne verrait en lui qu’une invitation à l’utopie joyeuse, on reconnaîtra ici une sécheresse de trait qui fait souvent de l’humour une "politesse du désespoir".

Alain Tanner - "Ciné-Mélanges" Editions du Seuil - www.seuil.com - 2007


Mise à jour le Lundi, 31 Octobre 2011 13:28