1969 - Charles Mort ou Vif > Dossier médias > Analyse
Analyse

Critique

Contexte
Par A Tanner

 

Analyse de Frédéric Bas

"Charles mort ou vif" est un film-manifeste. Avec d’autres – par exemple "La Lune avec les dents" et "Haschich" de Michel Soutter –, le premier long métrage d’Alain Tanner impose la signature originale du « nouveau cinéma suisse » à la fin des années 1960, un mélange de légèreté et de gravité, un sens très sûr de l’absurde manié avec finesse et brio pour ridiculiser l’ennemi. Car la mise à prix du titre n’est pas qu’un clin d’œil ironique à la violence du capitalisme sauvage made in USA qui sert de modèle à la vertueuse Genève, c’est une entrée pour toute l’œuvre à venir. Comme "Zéro de conduite" chez Vigo, le poète anarchiste, l’insurgé des dortoirs et des salles de classe, "Charles mort ou vif" est plus qu’un titre : un sésame, une entrée décisive dans l’œuvre, la première hache de guerre d’un cinéma qui, s’il joue l’innocence de ses personnages comme mode premier de résistance, n’en oublie jamais la ténacité hargneuse de l’ennemi qu’il faut bien faire taire malgré tout. Charles Dée est un patron de cinquante ans, lassé par la routine et le confort bourgeois. Le film raconte son échappée existentielle hors du monde balisé qui est le sien depuis son enfance. Le portrait commence au moment où une équipe de télévision vient faire un reportage sur le centenaire de son entreprise familiale d’horlogerie. Au grand désespoir du jeune fils, qui voit dans ce programme une publicité gratuite bienvenue, le père utilise cette tribune pour dire ses doutes et rêver tout haut d’une vie autre. La contre-performance télé annonce la fuite imminente, la disparition de "Monsieur Charles Dée, industriel" : « Petit à petit, je me suis détaché de tout cela en essayant de trouver autre chose en dehors de mon travail. Mais tout ce que je touchais me séchait entre les doigts… Tout ce que je savais… tout ce que j’avais appris, ne m’était d’aucune utilité et, finalement, se retournait contre moi. » "Charles mort ou vif" raconte les efforts d’un homme pour désapprendre son habitus social et revenir à un âge d’innocence empêché jusque-là. Ce n’est pas un hasard si le premier objet qu’il abandonne, ce sont ses lunettes : « Je n’ai jamais eu besoin de lunettes, lance-t-il à son fils. – Pourquoi tu en portais alors ? – C’était pour y voir moins clair. On me les a vendues pour cela. Ça fait partie du complot. » La liberté prise par Charles est une nouvelle façon de voir (au sens littéral). Il s’agit pour lui d’aller voir ailleurs. Le film est sous-titré "Petite Fresque historique" ; à travers ce portrait de patron défroqué, c’est l’esprit d’une époque qu’Alain Tanner a capté, ce que certains appellent "l’esprit de Mai". Avoir choisi François Simon pour incarner la désinvolture magnifique de Charles Dée est pour beaucoup dans la puissance intacte du film. Sa voix et son phrasé nonchalants, son visage grave et malicieux rappellent ceux d’un autre déclassé volontaire : le père Jules de L’Atalante joué par Michel Simon, le père de François, trente-cinq ans plus tôt. Sûr que les deux personnages appartiennent aussi à la même famille.

Alain Tanner - "Ciné-Mélanges" Editions du Seuil - www.seuil.com - 2007


Mise à jour le Jeudi, 06 Octobre 2011 08:10