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Contexte Critique Par A. Tanner

 

Contexte historique

Claude Goretta, Henry Brandt et Tanner, estimant l’occasion rêvée de « faire bouger un peu les choses, puisque la nouvelle loi sur le cinéma allait entrer en vigueur », mettent sur pied le projet d’une série de moyens métrages documentaires sur des sujets traitant de la vie sociale du pays. « Moi j’avais un projet sur un groupe d’apprentis en milieu urbain à Genève. » Le projet global est assez vite enterré au sein des commissions de l’Expo et surtout des industriels qui devaient le financer. Alors qu’Henry Brandt est chargé de réaliser une série de films intitulée "La Suisse s’interroge" (1964, 20 min. ; I / 316A), le moyen métrage de Tanner intéresse néanmoins un industriel genevois, M. de Senarclens : « Quelqu’un a sorti le mien du lot, en espérant pouvoir faire à cette occasion (si belle) un peu de retape pour l’apprentissage et l’embauche. » Le cinéaste doit remanier son idée de départ : « Je me suis retrouvé avec une dizaine d’apprentis sur les bras, dans tous les métiers et tous les coins de Suisse romande pour faire plaisir à tout le monde. » Tanner en choisit une dizaine : « Jeunes gens de la campagne émigrant en ville, type purement urbain (à Genève, par exemple). J’ai cherché à les saisir dans leur activité quotidienne ; la forme était difficile à trouver, car je ne pouvais faire "jouer" les apprentis que jusqu’à un certain point au-delà duquel ils devenaient ridicules. J’ai également réalisé des interviews qui serviront d’articulation dans le film. » Les coûts du film s’élèvent à 200'000 fr. 50% des frais sont pris en charge par le Groupement pour la réalisation d’un film sur l’apprentissage, groupe d’industriels rassemblés par M. Jean de Senarclens, 25% par le DFI et certains cantons romands, les derniers 25% par la participation de l’équipe.

Présenté en première au cinéma central de l’Exposition nationale suisse de 1964, au début du mois de juin, "Les apprentis" est sélectionné, la même année, pour le festival de Locarno, puis, en 1966, aux premières Journées cinématographiques de Soleure. Le film sort en salle en juin 1964 à Lausanne, en septembre à Zurich, puis au mois de mai de l’année suivante à Genève. Il génère un intérêt passionné dans la presse suisse, mais rend perceptible la difficulté des journalistes à parler de cet objet. En effet, si quelques journaux comparent la démarche de Tanner au cinéma direct, « imité des techniques de télévision » et dont « la spontanéité [née] des commentaires » a été respectée, d’autres plus perplexes par ce mélange « du cinéma-vérité, du film documentaire, de l’enquête sociologique, et du film à dominante poétique » semblent davantage indécis vis-à-vis de cette imprécision générique : « Le film se laisse malaisément définir, car il n’est ni un film de fiction, ou pourrait-on dire à scénario, ni un documentaire. » Ce que l’on apprécie dans le film, ce sont finalement ces qualités techniques et artistiques ainsi que sa portée sociologique, critères invoqués individuellement ou en même temps. Les appréciations négatives interviennent sur la difficulté de mener ce type d’enquête. De plus, plusieurs quotidiens reviennent sur les conditions de production du film – financé à 50% par un groupe d’industriels romands –, relevant soit le manque de liberté du réalisateur soit, au contraire, l’absence de contraintes imposées au réalisateur.

Ces vues contradictoires sont entretenues par certains commanditaires qui se retournent contre le film, celui-ci ne présentant pas, à leurs yeux, l’apprentissage d’une manière assez convaincante. Concernant cette polémique, Tanner dit avoir joui d’une liberté totale dans des limites très précises, alors que le représentant du groupe d’industriels, de Senarclens, assure le jour de la première que "Les apprentis" n’est ni un film à thèse ni un film de propagande, « mais une suite d’images dont le réalisme poétique s’attache à une période de la vie d’un jeune, celle de l’apprentissage qu’il qualifie de "belle expérience qui mérite d’être vécue" ».

Treize ans plus tard, Walter Marti retrouve les protagonistes du film de Tanner et tourne "A propos des apprentis" (1977, 75 min.), reportage sans commentaire sur ce qu’ils sont devenus.

Sources : Laura Legast - "Histoire du cinéma suisse de 1962 à 2000" sous la direction d'Hervé Dumont et de Maria Tortajada - Editions Cinémathèque suisse et Gilles Attinger - 2007

Mise à jour le Mercredi, 05 Octobre 2011 12:05