1978 - Messidor > Dossier médias > Analyse
Analyse Critique Contexte Par A. Tanner

 

Analyse de Frédéric Bas

Projet initialement confié à Maurice Pialat qui en avait commencé le tournage sous le titre "Meurtrières", "Messidor" est fondé sur un fait divers qui défraya la chronique dans la France des années 1970 : deux adolescentes fugueuses se lancent dans une virée criminelle et sont prises dans les filets d’un jeu de télévision s’appuyant sur la délation. En apparence, le sujet ne paraît guère tannérien, ce type d’histoire violente sur fond social imposant trop une forme réaliste, voire naturaliste, que le cinéaste suisse récuse depuis ses débuts. De plus, Tanner répugne instinctivement à filmer la violence physique. « Tuer un personnage, dit-il, est un effet spécial le plus souvent gratuit. » Ainsi, dans la filmographie de Tanner, "Messidor" est le seul film où un personnage meurt de manière non naturelle. C’est aussi l’œuvre la plus sombre de son auteur, marquée par un désespoir qui n’est pas compensé par l’humour habituel des mots et des situations. C’est que Tanner n’a accepté le projet qu’à la condition d’en réécrire l’idée originale et de ramener ce fait divers sanglant à des préoccupations plus personnelles : les limites de la liberté (déjà le sujet du film précédent) sont ici rapportées à la fuite éperdue des filles dans l’espace suisse. Ce qui intéresse le film, c’est la possible souillure de cet espace toujours trop calme transformé en champ d’expériences et de jeux par les deux personnages : beaucoup n’ont pas pardonné à Tanner le plan où l’une des deux filles fait ses besoins dans l’alpage après avoir échangé quelques caresses avec sa partenaire. Au cours du film, le paysage suisse idyllique – vallées, vaches et montagnes – se retourne en son contraire : chape de plomb policière qui recouvre tout et empêche les désirs. Premier film-rupture où Tanner fait ses adieux à la Suisse.

Alain Tanner - "Ciné-Mélanges" Editions du Seuil - www.seuil.com - 2007

Mise à jour le Vendredi, 07 Octobre 2011 10:07