Postface par Frédéric Bas. - (suite)


Montagne suisse

Il y a au moins deux versants dans le cinéma d’Alain Tanner qui se rejoignent souvent, mais qui recoupent en partie deux périodes de son œuvre : d’abord, une première période qui dure une petite décennie, entre "Charles mort ou vif" (1969) et "Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000" (1976), et qui correspond à un versant facétieux, drôle. Les premiers films de Tanner marquent par leur légèreté, leur capacité à traiter des questions aiguës et souvent politiques (le travail, le pouvoir, les relations homme / femme, etc.) sous une forme inédite qui échappe à l’esprit de parti et qui est dominé par un humour frappeur et décalé, parfois à la limite du surréalisme. Ce premier Tanner s’affirme comme un des grands cinéastes de l’après-Mai, avec des films qui rejouent, c’est-à-dire qui remettent en jeu, les grands thèmes militants des années 1960. Pourtant, dès cette période, on sent chez lui une tonalité grave qui détonne avec la légèreté apparente : l’humour est souvent une politesse du désespoir pour des personnages qui savent que leur petit jeu est très menacé, qu’il faut beaucoup d’énergie pour creuser les traverses qui détourneront l’"autoroute du capitalisme". Il n’y a qu’un contresens et une lecture nostalgique béate qui peuvent faire d’Alain Tanner le cinéaste des soixante-huitards heureux et fiers de l’être. Il s’affirme au contraire et d’emblée comme un dépositaire légèrement désespéré des utopies de 68 ; sa distance envers le réel, son anti-naturalisme premier qui sont au cœur de sa mise en scène signent sa relation à la scène politique des années 1960, une relation de complicité, mais teintée de tristesse, d’incertitude ; c’est cette tristesse qui marque le deuxième versant de son travail, plus grave, plus sombre, avec des films, à partir de "Messidor" (1979), qui changent d’horizon, qui renouvellent les motifs de son premier cinéma en les situant dans des lieux toujours différents : l’Irlande ("Les Années Lumière"), Lisbonne ("Dans la Ville Blanche", "Requiem"), l’Andalousie ("L’Homme qui a perdu son ombre"), Barcelone ("Le Journal de Lady M"), Paris ("Une Flamme dans mon cœur", "Fleurs de sang"), New York ("La Vallée fantôme"). Tanner reviendra aussi en Suisse ("No man’s land", "La Femme de Rose Hill"), mais ce sera pour réaffirmer un pessimisme qui ne l’a jamais quitté et perceptible dans les fictions genevoises : la Suisse impossible à habiter, paysage éternel qui ruine tout désir de le raconter. C’est au cours de cette seconde période qu’Alain Tanner devient le cinéaste du lieu, du territoire, l’arpenteur, le marcheur. Chacun de ses films fait circuler cette double énergie : l’énergie active de l’ironiste qui sait qui sont ses ennemis et comment les abattre ("La Salamandre") ; l’énergie passive du contemplatif qui rêve de disparaître dans les choses et d’envoyer promener le monde et ses règles ("Dans la Ville Blanche"). Or, la nature puissamment politique de son cinéma puise à cette double source, ce double caractère : gauchiste volubile à ses débuts, Tanner est devenu un marin mutique ; mais parler beaucoup ou se taire visent le même objet : contourner la règle du jeu pour aller voir ailleurs.

 

Il y a du jeu

Tout joue chez Tanner : les personnages, la langue, la réalité. Jouer s’entend ici dans les deux sens d’"amusement" et de "récréation", mais aussi de "mouvement aisé d’un objet dans un mécanisme", comme on dit: « La clé joue dans la serrure. » Le cinéma de Tanner est fondamentalement un cinéma du jeu, de l’écart. Rien n’adhère pleinement, tout est déplacé, marqué par "cette espèce d’impossibilité à coller au réel, à y croire vraiment" qui a singularisé le nouveau cinéma suisse en général et celui de Tanner en particulier ; car, le premier écart, celui qui induit tous les autres, le cinéaste l’impose au réalisme, au naturalisme, ennemi originel : « Si on veut embrasser vraiment cette espèce de fromage dans lequel on vit, et en parler, ce n’est pas possible de l’aborder par le chemin de la réalité », déclare Tanner en 1969.



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50