Postface par Frédéric Bas. - (suite)


"Les Années Lumière", "La Vallée fantôme", "Jonas et Lila, à demain" et, bien sûr, "Paul s’en va" : la figure double du maître et de l’élève revient souvent et illustre une modalité de la parole comme passage à témoin, valeur d’échange ; mais un autre objet traverse l’œuvre et signale le désir fort de faire de la parole un lieu de mémoire : la citation ; le cinéma de Tanner est un des rares où l’on parle en citant ses sources.


La citation, comme forme et comme philosophie, est centrale dans le premier et le dernier film de Tanner. Dans les deux, elle est un personnage à part entière. Dans "Charles mort ou vif", les citations sont les bouts de papier que Marianne, la fille de Charles, soumet à Paul, son hôte (Marcel Robert), pour lui éviter de sombrer dans le confort bête et routinier : « Une fois que tu auras appris ces petits trucs par cœur, il y aura une petite chance pour qu’ils fassent leur petit bout de chemin dans ta petite tête, et que tu cherches à faire la relation avec ce qui se passe. » Quelques scènes plus tard, on voit Paul en train de travailler devant la porte ouverte de son atelier. Il déclare sentencieux : « Samedi : la vie aime la conscience que l’on a d’elle. René Char. » Ce qui importe dans cet usage de la citation, c’est encore une fois son cadre insolite : elle ne vient pas pour dire l’autorité d’un savoir, mais pour travailler le quotidien d’un personnage de bohème plutôt inculte. La récurrence du mot "petit" est remarquable dans la phrase de Marianne ; la citation sera ce "petit truc" par quoi arrivera le début d’une conscience politique. L’utopie tannérienne croit à l’infiniment petit comme territoire de l’homme, l’infiniment petit du désir têtu, celui de la tique, « le même être qui vit toute sa vie en un seul jour. » La citation formule le condensé de la beauté et de la pensée du monde. Dans "Paul s’en va", chaque citation est lue par un comédien qui livre un peu de cette beauté et de cette pensée en lisant Artaud, Césaire, Céline, Pasolini ou Octavio Paz. Il s’agit moins pour Tanner et Comment de rappeler les "grands auteurs" aux jeunes générations qui les oublieraient (lecture étroite du film) que de faire le pari d’une langue qui travaillerait la vie de chacun et lui imposerait de "faire la relation avec ce qui se passe".


Télégramme

À la fin de "Dans la Ville Blanche", il y a un télégramme inoubliable qui signale la place primordiale des mots et de la parole chez Tanner. Avec la folie et la perte, l’échange est l’autre sujet du film. Depuis son exil volontaire à Lisbonne, le marin ne cesse de correspondre avec sa femme qui reçoit ses films et ses lettres. Plus le film avance et plus la correspondance prend des formes étranges jusqu’à atteindre un point limite. Après les messages où il rapporte en images ou en mots la relation physique avec sa maîtresse (« elle a un diamant noir entre les jambes »), après les blagues salaces (« trois doigts, c’est la distance qu’il y a entre le sexe et le cul d’une femme »), la femme reçoit des plans de matière pure (l’eau, la pierre). Elle lui demande alors de rentrer pour parler malgré la peine, la tristesse. Sur le quai, attendant le train du retour, le marin écrit une ultime missive, comme une bouteille à la mer : « Le seul pays que j’aime vraiment, c’est la mer stop je vous aime stop je t’aime stop je t’embrasse tendrement stop le corps d’une femme, c’est trop grand stop ce sera donc la guerre entre nous stop la mémoire et l’oubli viennent du même lieu stop les femmes sont trop belles stop les trains ne partent pas à l’heure stop je n’en sais pas plus qu’avant stop. » Tout Tanner tient dans ce télégramme où la parole se libère, exprime ses désirs, mais avoue dans le même temps l’échec des fuites, les horizons toujours trop lointains. Tandis que Paul écrit, l’image montre des vagues. Le temps d’un télégramme, les espaces se rejoignent : le territoire intime des désirs et la mer, "le seul pays". Entre soi et le monde, Alain Tanner trace un chemin fragile, une ligne que l’homme suit pour se trouver ou pour se perdre. Dans le mouvement ou dans l’immobilité.

Sources : "Alain Tanner - Ciné-mélanges" éditions du Seuil



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50