Postface par Frédéric Bas. - (suite)


C’est par ce désir antinaturaliste qu’il faut entrer dans l’œuvre. Pour restituer ce désir qui a été celui de tout le cinéma moderne et en saisir la portée, on peut revenir à la scène littéraire qui l’a vu naître à la toute fin du 19ème siècle, c’est-à-dire à la date de naissance du cinéma. À cette époque, Stéphane Mallarmé déclarait à un journaliste : « Les choses existent, nous n’avons pas à les créer. » À peine modifiée (« Les choses existent, pourquoi les inventer ? »), la phrase sera reprise par Roberto Rossellini dans le contexte du néo-réalisme italien des années 1950 pour devenir le paradigme du cinéma moderne. Or, si Tanner n’a jamais été cinéphile, s’il n’a jamais attrapé la fièvre hitchcocko-hawksienne des ciné-clubs parisiens, il a souvent dit que le néo-réalisme italien avait été à l’origine de son désir de cinéaste. C’est en découvrant "Païsa", "Rome, ville ouverte" ou "Le Voleur de bicyclette" que Tanner a appris le cinéma. Et d’abord, cette relation singulière au réel qui fait la vérité d’un film : un réel non pas restitué par les moyens du cinéma hollywoodien classique (découpage, scénario) qui duperait le spectateur en jouant la transparence, mais représenté, c’est-à-dire rendu selon une distance qui marque chaque plan et place le spectateur aux aguets de ce qui va surgir à l’écran. Distance / distanciation : Brecht a été l’autre référence théorique.


Tous les films de Tanner se ressentent de cette double influence : un réalisme premier par quoi le spectateur se sent d’emblée proche des personnages, de plain-pied avec le récit, familier de ce qui se passe ; mais, dans le même temps, une mise en scène qui va s’employer à refroidir cette chaleur, à miner cette familiarité. Ce réalisme contourné, mis à distance, recoupe les deux versants drôle / grave du cinéma de Tanner : le film s’attache à la réalité en même temps qu’il s’en éloigne, crée une empathie avec les personnages en même temps qu’il les juge ou les met à distance. Or, ce va-et-vient entre le réel et son décrochement signe l’antinaturalisme foncier du cinéma de Tanner et son caractère politique. Politique de la forme bien sûr. Tandis que défilent à l’écran l’expression des désirs et les envies de liberté, la mise en scène libère un espace, une ironie fondamentale. L’antinaturalisme de Tanner est de nature enfantine. C’est un "pas pour de vrai" permanent, un flottement des identités, des situations, un balancement "j’y crois, j’y crois pas". C’est la chanson de Pierre et Paul dans "La Salamandre" : « Ah que le bonheur est proche, ah que le bonheur est lointain. » C’est la neige qui tombe en mai dans "La Vallée fantôme", tandis que la voix off évoque l’"ironie des saisons". C’est la citation apprise par Paul dans "Charles mort ou vif" : « "Prospérité ! Prospérité partout", dit le bourreau. Partout, tout est prospère. La situation du malheur est prospère. Henri Michaux. » C’est le plan-séquence de Rosemonde à la chaîne dans l’usine à saucisses de "La Salamandre" : pendant les trois premières saucisses, on est amusé ; à la sixième, le sourire se retourne en son contraire, le cinéaste pointant l’aliénation du travail d’usine. Ajoutant à la belle idée de Truffaut, selon laquelle toute l’œuvre d’un cinéaste est contenue dans sa première bobine, on verrait assez dans la dernière séquence de "Charles mort ou vif" le programme de ce qui viendra ensuite : deux infirmiers patibulaires sont venus cueillir Charles dans sa retraite bucolique et l’emmènent en ambulance. Charles tape contre les vitres de séparation pour inviter ses cerbères à une petite lecture : « Saint-Just disait que l’idée de bonheur était neuve en France et dans le monde. On pourrait en dire autant de l’idée de malheur. La conscience du malheur suppose la possibilité d’autre chose, d’une vie autre que l’existence malheureuse. Peut-être aujourd’hui le conflit "bonheur-malheur" remplace-t-il et supplante-t-il l’antique idée de destin. Ne serait-ce pas là le secret du malaise généralisé ? » À ce moment-là, l’un des deux infirmiers propose à son collègue de mettre la sirène : « Comme ça, on ne s’emmerdera pas au feu rouge. » Il y a dans cette scène finale tout l’art de Tanner : une ambulance qui devient salle de lecture, un personnage de doux révolutionnaire qui croit aux vertus de la transmission et de la citation, des ennemis tenus à distance et qui jouissent de leur bêtise crasse ; enfin, il y a l’incertitude, le balancement.



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50