Postface par Frédéric Bas. - (suite)


Dans le conflit bonheur-malheur de la citation, comme dans le "mort ou vif" du titre, il y a tout le caractère mélancolique d’un cinéma qui sait que, derrière les bons tours que ses personnages jouent au système, le malheur n’est jamais loin. Les films s’offrent comme un espace de désirs, une cour de récréation, mais laissent voir la menace d’une fin de partie toujours sûre. On sait qu’une des œuvres préférées de Brecht était le "Candide" de Voltaire. Il y a puisé une bonne partie de son inspiration pour construire sa théorie de la distanciation. Rien de surprenant donc à ce qu’on retrouve l’un et l’autre chez Tanner. En effet, la relation que ses films entretiennent avec le réalisme, ce va-et-vient constant entre le réel et son décrochement rappelle souvent l’écriture de "Candide", son récit à double détente : d’un côté, l’innocence et l’optimisme du personnage ; de l’autre, les horreurs du monde. Entre ces deux états, l’espace laissé au lecteur est celui d’une conscience. De même, le cinéma de Tanner exprime une innocence fondamentale, libère les désirs des personnages en même temps qu’il en désigne l’extrême fragilité. Tanner, « gentil et méchant, naïf et rusé ». Tanner ou l’Optimisme.


« Et j’irai loin, bien loin… »

Au cours des années 1980 et surtout à partir de "Dans la Ville Blanche", considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre, l’image d’Alain Tanner a changé (voir "Casquettes" dans l’abécédaire) : le cinéaste des utopies post-68, le moraliste tendre du gauchisme orphelin a cédé la place au "cinéaste du lieu", du territoire. En fait, s’il y a bien une question du lieu, elle est première et se pose dès les débuts de l’œuvre. Elle est à rapporter à deux données biographiques : d’abord, la relation à la Suisse. Le cinéaste a souvent dit son regret de ne pouvoir emporter en voyage, comme les frères Taviani, un peu de sa terre natale sous ses souliers. La Suisse comme non-lieu, comme terre "sans histoires", fatalement neutre, le pays de "la pendule à coucou" moqué par Harry Lime / Orson Welles dans "Le Troisième Homme" est la figure présente-absente du cinéma de Tanner, l’apatridie originelle qui nourrit chacun de ses films ; le lieu chez Tanner, c’est d’abord la terre qu’il faut quitter, la "Heimat" des ancrages définitifs, la Suisse nichée en chacun de nous ; car si la Suisse réelle est souvent attaquée dans les films comme le pays des péquenots, des "poules grises aveugles et sourdes", patrie étroite, immobiliste ("Le Retour d’Afrique", "Messidor", "No man’s land", "La Femme de Rose Hill"), elle finit par fonctionner comme un référent symbolique, un hors champ majeur qui impulse la voie à suivre : le départ. Le lieu haï nourrit son contraire : le lieu chéri, le bon lieu qu’il faut trouver.


De "Charles mort ou vif" à "Paul s’en va", du premier au dernier film, un même désir s’exprime : partir, fuir. On ne compte pas les personnages de Tanner qui rêvent d’un départ pour se refaire : Charles Dée, le patron libertaire qui quitte son confort bourgeois pour réfléchir aux "conditions d’un bonheur possible", inaugure une longue suite de personnages en quête d’espaces neufs. C’est l’autre formulation du lieu : l’impulsion au départ. « Partir, mon cœur bruissait de générosité emphatique », écrit Aimé Césaire cité dans "Le retour d’Afrique". On a parfois écrit que Rousseau pour des raisons nombreuses – Genève, l’éducation, l’homme bon à l’état de nature – était une figure majeure de l’univers tannérien, on peut le dire aussi d’Arthur Rimbaud. Ce n’est pas un hasard si les images qui concluent "Paul s’en va" montrent une jeune femme guider une troupe en récitant Rimbaud, ultime citation d’un film et d’une œuvre qui en compte beaucoup, appel au mouvement des corps, à la marche, insurrection collective au nom de la beauté du monde et de l’amour : « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers / Picoté par les blés, fouler l’herbe menu […] Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien / Par la Nature, – heureux comme avec une femme. »



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50