Postface par Frédéric Bas. - (suite)


Ce « j’irai loin, bien loin » traverse toute l’œuvre de Tanner. C’est presque sa formule intime. C’est là que prend place l’autre moment biographique du cinéaste : son expérience de la mer au début des années 1950. Chez Tanner, le goût du large a précédé celui du grand écran. Dans tout son cinéma, on ne trouve pas trace de cinéphilie, cette passion absolue pour les images de cinéma et leur histoire qui déclenche un imaginaire (celui d’un Godard par exemple). Alain Tanner a appris sur des cargos davantage que dans les salles obscures. Il revient longuement sur cette expérience maritime dans "Les hommes du port", enquête documentaire sur les dockers de Gênes sous forme de portrait de l’artiste en jeune marin d’hier. Il nous dit qu’il y a appris à aimer la vitesse des cargos, mais surtout qu’avant d’embarquer il a rêvé la mer depuis le quai, en observant les hommes du port charger et décharger les cargaisons du monde entier. Il a projeté son désir de voyage autant qu’il l’a vécu. Après Rimbaud, Baudelaire : « Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, l’univers est égal à son vaste appétit / Ah que le monde est grand à la clarté des lampes. »


Voyageur immobile

À part "Messidor", qui peut être vu comme un road movie contrarié, où la trajectoire criminelle des deux filles trouve sa limite dans la terre suisse, aucun film de Tanner ne prend la forme du récit de voyage. C’est que le voyage est moins un itinéraire qu’une impulsion, un désir, une projection. Les personnages sont, pour reprendre la belle expression de Pessoa, des "voyageurs immobiles". Voyager désigne un mode d’être, une intranquillité première de l’identité. On n’est pas loin de Kerouac et de son idée de la route : « Le bonheur ne se trouve pas au bout de la route. Il est lui-même la route. » Le film emblème de ce voyage sur place, où le désir de partir compte autant que la destination est "Le retour d’Afrique", le troisième film de Tanner : on y voit un jeune trentenaire (François Marthouret) dont la rage contre Genève et sa vitrine capitaliste n’est calmée que par le projet de rejoindre l’Afrique, terre étrangère où il se rêve autre, en compagnie de sa fiancée. Moqué par ses amis qui ironisent sur son tiers-mondisme compassionnel, le personnage va être la victime involontaire du scénario de Tanner : contraint de rester à Genève la veille du départ parce que l’hôte étranger a des problèmes, le couple se terre dans un appartement vidé de ses meubles, vivant la nuit pour ne pas s’exposer aux rires des amis, mangeant de la confiture avec les doigts, devenant un couple bohème en appartement. Après ce voyage sur place, le couple formule un autre projet : faire un enfant dans le dos des "politiciens et marchands" genevois, symbole du système honni. Ainsi, le voyage n’aura été qu’un besoin d’ailleurs pour faire mûrir le désir d’enfant. Il faut voyager en soi pour trouver le bon lieu. Le voyage pour le voyage, c’est un déplacement mental qui imprime aux personnages et aux films une ligne d’errance nécessaire, une ligne de fuite. La hantise de l’ancrage, de l’esprit de clocher suscite le départ comme posture primordiale. Si "Dans la Ville Blanche" est un film tellement important dans la carrière d’Alain Tanner, c’est qu’il reprend le thème du "voyageur immobile", mais en radicalisant le propos. En effet, le grand sujet du film est la folie, la perte d’identité. « Je suis sur une usine qui flotte avec des fous. » C’est ainsi que le personnage de Paul (Bruno Ganz) se présente au début du film. Plus tard, il précisera la nature de cette folie, une difficulté du marin à se situer dans l’espace : « C’est trop petit dans la cabine et c’est trop grand dehors. » C’est pour échapper à ce sentiment qu’il fait escale à Lisbonne pour une durée indéterminée, entreprenant ce voyage paradoxal de l’immobilité, une sorte de trajet à l’envers, la quête d’une fixité irréductible aux mouvements du monde, celle de l’axolotl du Mexique, deuxième salamandre croisée dans l’œuvre et qui rejoint la tique évoquée par le paysan du premier "Jonas" : la tique capable de patienter dix-huit ans sur l’extrémité d’une branche avant de réaliser le rêve de sa vie – trouver une touffe de poils au sang chaud – et de mourir. La salamandre, la tique, bestiaire étrange d’un cinéma qui pose le voyage comme un trajet intérieur, une quête du sens et des sens.



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50