Postface par Frédéric Bas. - (suite)


Il y a un motif qu’on retrouve dans au moins trois films ("Les Années Lumière", "Fourbi", "Paul s’en va") et qui illustre bien cette dimension sensuelle : un personnage en envoie un autre dans la nature et lui demande de faire le récit détaillé de ses sensations. "Les Années Lumière" racontent comment un vieil illuminé plonge un jeune disciple dans son fantasme de devenir oiseau. Envoyé en mission pour sentir la nature, ce dernier rapporte son expérience : « Le soleil se levait et l’odeur de la terre changeait, les couleurs changeaient […] la chaleur faisait bouger l’herbe. Pas vraiment bouger, réagir. » On retrouve une situation très similaire dans "Fourbi" : Rosemonde a accepté d’échanger son travail avec celui de son amie comédienne. Celle-ci lui soumet un exercice : pendant une journée, se promener, passer d’un lieu à un autre et « tout regarder, tout observer » pour pouvoir « tout raconter dans le détail ». La scène d’exposé qui suivra montre une Rosemonde emballée par cet exercice d’épuisement du réel à la Perec qui lui permet de voir enfin ce qui l’entoure : « Les bagnoles d’habitude tu les vois pas… tout d’un coup, j’ai trouvé ça dégueulasse les bagnoles, mais vraiment dégueulasse. » Enfin, dans "Paul s’en va", parmi les petits exercices que le professeur disparu a laissés à ses anciens élèves, il y a ce commandement étrange : « Épouse ta rivière », qui rappelle l’un des fragments testamentaires du vieux Poliakov dans "Les Années Lumière" : « Entre dans un arbre. » Si cette dimension sensualiste du cinéma de Tanner s’est beaucoup affirmée au cours des années 1980, elle est présente dès le début. Certes, les premiers films ont d’abord marqué les spectateurs par leur capacité à mettre en forme et questionner l’héritage post-68. "La Salamandre" ou "Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000" ont marqué les esprits sur le terrain des idées ; pourtant, son cinéma ne se développe pas d’abord sur ce terrain-là. Si l’intellectuel est celui qui part de l’idée pour comprendre le monde, alors Tanner n’a rien d’un intellectuel. Chez lui, le sens du monde passe d’abord par sa perception, et la culture s’entend moins comme "culture savante", "autorité", que comme une mémoire fondamentale des lieux, des choses, des mots, une résistance têtue à l’oppression sous toutes ses formes. C’est le rousseauisme du cinéaste. « Qui, dans la suffocation intellectuelle contemporaine, n’éprouve ce désir insensé, mais nécessaire, viscéral, de sortir par la puissance de son esprit d’un monde entièrement balisé par l’argent ? » : c’est le texte que laisse Paul à ses élèves dans "Paul s’en va". Chaque film d’Alain Tanner appelle à une libération. Celle-ci passe par le corps et la parole.


États du corps

C’est à la fin de "La Salamandre", dans une scène qu’on oublie parfois parce qu’elle fait moins saillie que les autres, peut-être aussi parce qu’elle est moins drôle que d’autres, plus grave. Elle est pourtant fondamentale car elle dit et explicite, dans des mots simples, ce que le film a raconté en images, la "chronique filmée en couleurs noires et blanches" annoncée par le générique. C’est une scène d’autobus, et la réplique décisive est courte et s’entend presque derrière la bande en son direct (le moteur du bus) qui accompagne les mots. Rosemonde (Bulle Ogier) est assise à côté de Paul (Jacques Denis) qui est venu la chercher chez elle pour l’accompagner au travail. On a presque le sentiment que, pour la première fois, Paul parle sérieusement à Rosemonde qui l’écoute aussi sérieusement, c’est-à-dire, chez Tanner, comme une enfant qui apprend, les yeux écarquillés, la mine réjouie. Le temps de ce court trajet, Tanner semble suspendre le théâtre des désirs où ont évolué les personnages pendant deux heures et faire parler le réel (comme on dit: "faire parler la poudre"). Contrairement à d’autres moments du film, la voix off n’intervient pas.



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50