Postface par Frédéric Bas. - (Suite)


Elle n’ironise pas sur les effets de réel. Elle ne politise pas la situation neutre. C’est Paul qui donne seul la morale politique du film. Comme dans une fable. Rosemonde l’interroge sur le double d’elle qu’il avait imaginé avant de la rencontrer, sur les motivations qui avait poussé son double imaginaire à tirer sur son oncle. Paul répond : « Elle ne pouvait éternellement ne pas être dans sa peau. Le geste en lui-même n’avait pas beaucoup d’importance. Ce qui comptait, c’était le mécanisme pour en arriver là. Il y a trop de gens à qui la liberté d’être un peu dans leur peau est systématiquement refusée. » Suit un long silence entre les deux personnages et le rock pénétrant de Patrick Moraz, très inspiré des Doors.

"Être dans sa peau", libérer son corps des assignations de toutes sortes, c’est une désignation possible de la modernité de Tanner. Moderne par sa manière de désigner le corps comme le lieu d’une vérité, d’une tension entre contrainte et libération. On peut d’ailleurs raconter bien des films de Tanner comme une succession d’états du corps. "La Salamandre", par exemple, où la vérité de Rosemonde passe par son corps davantage que par ses mots. Au début, on ne connaît d’ailleurs Rosemonde que par des postures de son corps : à la chaîne (au travail), à la piscine (au repos), chez elle en train de danser, sans oublier son corps marchant qui ouvre et conclut le film. Du reste, le film raconte comment les mots, ceux du journaliste ou ceux de l’écrivain, échouent à rendre compte de sa vérité et comment le corps seul est un révélateur, apporte une connaissance. C’est à partir du moment où ils cessent de parler pour enquêter sur son cas que Paul et Pierre connaissent Rosemonde, notamment en couchant avec elle.


En faisant du corps un lieu de vérité, Tanner rejoint des cinéastes comme Philippe Garrel ou Chantal Akerman ; mais à la différence de ces deux derniers et à l’exception des films Mézières ("Une Flamme dans mon cœur" est très garrellien), le corps est plus "dialectisé" chez Tanner, moins rendu dans sa matière brute, exposé comme une chair à vif. Chez le cinéaste suisse, les corps ont toujours un lieu et un métier pour vivre. S’il y a solitude, elle est souvent peuplée. Le Tanner scénariste – qui ne s’aime pas beaucoup – donne toujours à ses personnages une situation, et même si le récit raconte leurs efforts pour s’en détacher, en sortir, retrouver leur peau, la sauver, si leur psychologie tient à des bouts de ficelle, juste ce qu’il faut pour faire tenir et exprimer leurs désirs, les personnages, les corps sont rarement abandonnés à leurs tourments. On pourrait comparer "Charles mort ou vif" et "Je, tu, il, elle", le premier long métrage de Chantal Akerman (1974) : les deux films ont été réalisés presque dans la même période, dans des conditions de production assez proches et font quasiment le même récit : le portrait d’un personnage qui s’isole pour changer de peau ; mais quand la cinéaste belge plonge son personnage dans les affres de la solitude et le soumet à dure épreuve pour se trouver, Tanner fait un portrait en douceur, laissant Charles Dée vivre l’utopie de sa nouvelle vie et son corps raide de patron respecté se libérer de tous les carcans pour enfin boire, se promener, se coucher. Chez Tanner, le corps est le lieu d’une libération, l’incarnation d’une liberté prise.


C’est tout le sens du motif de la marche qui revient si souvent dans son cinéma : début et fin de "La Salamandre" à quoi font écho ceux de "Fourbi", les très beaux plans d’errance de François Simon au début de "Charles mort ou vif", les promenades de Paul dans Lisbonne ("Dans la Ville Blanche", "Requiem"), de Lady M avec son amant dans Paris. La liberté vient en marchant. On ne marche d’ailleurs pas pour aller quelque part, mais pour se libérer d’un travail ("La Salamandre"), pour se libérer des morts ("Requiem") ou retrouver le goût de filmer ("La Vallée fantôme"), fuir ("Messidor", "La Femme de Rose Hill"), devenir fou ("Dans la Ville Blanche") ; mais le corps, c’est aussi la possibilité de retrouver l’enfance, l’âge de tous les possibles, le temps des jeux et des bêtises.



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50