Postface par Frédéric Bas. - (suite)


Dans "Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000", un des moments rêvés en noir et blanc où le désir et sa réalité ne font qu’un montre ce retour du corps d’enfant. C’est la première fois que les huit personnages se retrouvent tous ensemble, formant cette famille emblématique de Mai 68 qui a valu son succès au film ; rejoignant les enfants qui jouent, ils se jettent dans la boue, pataugeant comme si le "corps social" n’existait plus. Le corps-enfant, c’est celui qui ne répond de rien, qui va directement à son désir : la première Rosemonde ("La Salamandre") s’assied par terre, écoute la musique à très fort volume et secoue la tête à se briser la nuque, comme une marionnette ; mais la tête continue à s’agiter follement dans le silence, après que la musique a été coupée par la colocataire de Rosemonde qui la traite de folle. Le corps rejette les codes de bonne conduite, échappe à tout contrôle, s’en remet à sa pure jouissance dans une des plus belles scènes de strip-tease de l’histoire du cinéma : dans une vitrine de Barbès et devant un public de travailleurs pauvres ébahis par le spectacle, Mercedes (Myriam Mézières) agite son corps et le dénude, mimant l’amour avec un gros singe en peluche. Le grain primitif de la photographie en noir et blanc d’Acacio de Almeida, le rythme de la musique, l’association inédite de la douce peluche et du corps machinique de Mézières font un instant magique de liberté prise. Un temps où rien n’existe que le désir de faire corps et de s’affranchir de toutes les règles de société. Dans la conversation qui suit le strip-tease et au cours de laquelle l’amant de Mercedes avoue son désarroi devant l’impudeur de sa compagne, le mot est lancé par elle, qui désigne ce qu’elle a fait : « L’innocence, la pureté plus le sexe. » Plus tard, elle lui citera une phrase de Rodin : « Tout nu, c’est difficile de penser. » La nudité physique et intellectuelle est posée ici comme condition au bonheur et à l’innocence. Avec le temps, Alain Tanner a de plus en plus filmé le sexe dans ses films jusqu’à devenir un cinéaste très physique. On lui a beaucoup reproché les scènes de sexe de "Lady M", le triolisme ou la relation entre Myriam Mézières et sa rivale africaine ; mais la sexualité est présente dès les premiers films de Tanner. Dans "La Salamandre", Rosemonde demande déjà à Paul l’écrivain s’il fait l’amour "comme ça" ou en faisant des "trucs". Quant à Marco (Jacques Denis), le prof d’histoire de Jonas, son rêve confessé à ses élèves n’était-il pas de coucher avec deux filles en même temps ? Si la sexualité occupe une place majeure dans le cinéma de Tanner, c’est qu’elle est souvent l’horizon ultime des personnages, le désir des corps porté à son absolu. Rappelons aussi qu’à l’inverse d’un cinéma habitué à être torturé sur la question, la chair est rarement triste dans ses films. Elle est même assez souvent associée à l’enfant qui va naître. Ainsi, de la sexualité exposée comme un jeu d’enfant à la naissance de l’enfant même, la boucle est bouclée sur le corps affranchi par le sexe, limite indépassable.


Prise de parole

Après l’homme qui marche, le groupe qui parle est l’autre scène emblématique du cinéma d’Alain Tanner. La caméra panote ostensiblement de gauche à droite, puis de droite à gauche, souvent plusieurs fois de suite, enregistrant la conversation des uns et des autres. On retrouve ce plan dans quasiment tous les films du cinéaste. La parole, les mots occupent une place centrale dans l’œuvre, participant grandement de l’insurrection douce qu’elle propose comme programme politique et poétique. En voyant parler les personnages d’Alain Tanner, on pense à la phrase décisive de Michel de Certeau sur le mouvement de Mai 68 : « En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. »



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50