Postface par Frédéric Bas. - (suite)


Certes, les films très dialogués des années 1970 ont peu à peu cédé la place à des récits plus silencieux au cours des années 1980, révélant un Tanner contemplatif, quasi mutique. Sous cet angle, un film comme "Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000" semble s’opposer en tout point à "Dans la Ville Blanche". Quoi de commun entre les conversations tous azimuts de l’un et l’épure sonore de l’autre, le plein de la petite musique postrévolutionnaire et l’écriture blanche du saxophone ? Pourtant, si la parole a changé de régime au cours des années, elle n’a jamais changé de valeur. En témoignent d’ailleurs les films écrits avec le romancier Bernard Comment à partir des années 1990, depuis "Fourbi" jusqu’à "Paul s’en va" qui montrent une vie retrouvée pour les mots et leur place cruciale dans l’écriture de Tanner. "Paul s’en va" se présente d’ailleurs comme un film sur la parole, sa circulation entre les mots d’hier (les citations) et ceux d’aujourd’hui (la pièce anti-Bush), sa valeur dans un groupe. La dernière partie s’intitule "La parole donnée" et conclut le pacte qu’au cours du film les élèves comédiens ont scellé avec leur professeur disparu en se soumettant à ses petits exercices : une promesse d’avenir qui repose sur la mémoire des leçons et des mots reçus. On n’est pas loin de l’esprit de "Fahrenheit 451" de Ray Bradbury où, dans un monde où on brûle les livres, les retenir devient l’acte politique le plus nécessaire.


Chez Tanner, les mots ont d’abord valeur insurrectionnelle ; encore une fois, il s’agit d’insurrection tranquille ; il ne faut pas entendre le mot "en grand". Le "parler Tanner" est un petit jeu qui frappe l’esprit de sérieux, qui sape le parler vrai naturaliste, un accent sur la langue qui fait du dialogue un jeu davantage qu’un échange. Chaque film se reconnaît à cette frappe ironique où Voltaire n’est jamais loin. Un agent de l’État vient pour un contrôle et on lui dit : « La porte de devant, c’est derrière. » On demande à parler au patron : « Je voudrais parler à Louis Roi, s’il vous plaît. Louis Roi : comme le roi Louis, mais à l’envers. » Les premiers films de Tanner ont frappé le public par un humour qui passait beaucoup par le dialogue. En découvrant le cinéma suisse à la fin des années 1960, certains ont compris que l’humour d’un Godard était moins godardien que "genevois", qu’il relevait d’une tournure commune, une manière de biaiser les enjeux, de jouer sur et avec les mots, de contourner la langue en sortant de la règle commune, en la parlant volontairement de travers ou à contre-emploi. Dans "La Salamandre", quand Rosemonde est licenciée par son patron, elle répète plusieurs fois : « merci, monsieur » et à la mère du patron qui la traite de salope : « merci, madame », « au revoir, madame ». Il s’agit ici de faire sonner creux la langue du pouvoir, la langue de l’ennemi et d’en inventer une autre : une langue amie qui protège et fait du bien. Il y a une autre scène dans "La Salamandre" qui montre bien comment Tanner trace la ligne de partage entre langue ennemie et langue amie : Pierre, le journaliste (Jean-Luc Bideau), interroge l’oncle de Rosemonde sur sa nièce. Assis à sa table à manger, le poste de télévision tout près, le vieil homme semble intarissable et dresse un portrait implacable de Rosemonde qui lui a tiré dessus. Pierre semble s’ennuyer de ces propos à charge quand l’homme conclut en proposant de montrer sa cicatrice, ajoutant qu’il craint le vent qui la réveille. Après ce moment de parole plate, Tanner propose alors un plan qui biffe d’un coup le vérisme sévère de l’oncle : un paysage de campagne avec Paul (Jacques Denis) et sa fille qui regardent passer un train. La voix off dit alors : « Contrairement à l’oncle de Rosemonde, Paul aimait beaucoup le vent. Paul attendit deux jours, mais le vent ne vint pas. » Ce que Tanner dit là, c’est l’inconciliable de deux régimes de parole : d’un côté, la parole naturaliste qui passe pour l’étalon du vrai et touche au vulgaire (le vent qui fait mal) ; de l’autre, la parole poète qui se passe de mots (on attend le vent en silence). Dans les films, on trouve souvent ces deux régimes : la parole qui joue et qui libère contre la parole qui enferme (celle des traditions, des politiques, des journalistes, de la télé-réalité…). Outre qu’elle est un espace de recréation pour les personnages qui inventent leur rapport au réel en le parlant légèrement à côté, la parole est aussi le lieu de la transmission, véhicule de savoir et d’expérience.



Mise à jour le Mardi, 25 Octobre 2011 08:50