Révolutions "Sauts de puce" - (suite)

Je me suis rendu compte à ce moment-là qu’il se créait dans ma tête quelque chose de très particulier concernant l’appréhension et la captation du monde et de l’espace, et qui est certainement resté chez le cinéaste. Car la mer est un temps et un espace mental qui sont tout à fait singuliers, échappent à toute autre catégorie et n’ont rien à voir avec ceux de la terre. J’ai aussi, sur la mer et dans les ports, découvert le travail, découvert les gens de mer et les gens des ports. Cette expérience fut capitale. Je dois beaucoup à mes escapades maritimes. Là, j’ai appris l’humanité. Il était temps. Depuis, les lieux que je préfère à tous les autres sont les grands ports de l’Europe du Sud, où j’ai souvent filmé. Trieste, Naples, Gênes, Marseille, Barcelone, Lisbonne. Aujourd’hui encore, quand je vois un cargo à quai, j’ai envie de monter à bord et je suis saisi d’une réelle émotion.

Une anecdote, mais qui a son sens. Un jour nous étions à Matadi, seul port de ce qui était alors le Congo belge, à cent cinquante kilomètres en remontant le fleuve Congo depuis son embouchure. Ce port n’est pas très grand, et comme il y avait beaucoup de trafic et de longues attentes pour les cargos, lorsque vous aviez une place à quai, il fallait que le navire travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour accélérer les rotations. Tous les gens du bord devaient travailler seize heures au déchargement et au chargement. Je me souviens d’avoir passé des nuits, sous les averses équatoriales, un petit carnet à la main pour noter les numéros des caisses que les grues embarquaient à bord. Curieusement, je ne m’ennuyais absolument pas. Et j’ai compris par la suite, en filmant les dockers du port de Gênes, qu’il n’y avait pas de différence entre le travail intellectuel et le travail manuel si celui-ci était effectué dans des conditions que vous aviez choisies pour des raisons à vous et qui n’étaient pas imposées de l’extérieur. Dans ma cabine, j’avais deux valoches. Une petite avec quelques fringues de rechange et une autre beaucoup plus lourde qui contenait toute la littérature surréaliste, de Breton à Eluard, Aragon, en passant par Perret, Tzara, Cravan, etc. Je passais sans le moindre problème de ces fréquen-tations à celles des travailleurs du port. Ce fut un temps très heureux.

Révolution numéro cinq : de retour sur terre, j’avais vingt-cinq ans, je me mis à tourner en rond. Je savais tout ce que je ne voulais pas faire, et il fallait tout de même que je me décide à faire quelque chose. Ce serait le cinéma. Facile à dire, dans un pays où ça n’existe pas. Je partis donc pour Paris, mais je n’y connaissais personne et, manifestement, les gens de cinéma n’avaient aucune envie de faire ma connaissance. Je poursuivis alors jusqu’à Londres et j’eus de la chance. Pour survivre, je travaillais dans un grand magasin, je vendais des torchons et des serviettes. Je passais la plupart de mes soirées à la cinémathèque. Le mouvement Free Cinema débutait et, les Anglais étant plus hospitaliers que les Français, je rencontrai les cinéastes qui faisaient partie de ce groupe. Ils s’arrangèrent pour me trouver du travail à la cinémathèque, où je restai deux ans, à faire les petits boulots que la connaissance de langues étrangères me permettait. J’ai rédigé, par exemple, les sous-titres de films italiens, dont les deux premiers Visconti, que je préfère à tous les autres, La terre tremble et Ossessione. Mon ami Claude Goretta, qui avait créé à Genève le ciné-club universitaire auquel je m’étais joint alors, s’ennuyait ferme en Suisse, et je le fis venir à Londres. Nous avons tourné ensemble un court métrage pour le mouvement Free Cinema, Nice Time, qui nous valut un prix au Festival de Venise.

Le pied était mis dans l’étrier. Mais la chose la plus importante fut la rencontre avec Lindsay Anderson, qui était avec Karel Reisz l’initiateur du Free Cinema. Je dois énormément à Lindsay, le cinéaste m’a beaucoup appris, et notre amitié a été pour moi un moment capital dans ma vie et dans mes débuts de cinéaste. Notre court métrage était projeté avec un film de Lindsay, Every Day Except Christmas, documentaire sur la nuit dans les halles de Covent Garden, et qui est un chef-d’œuvre. Je mesure aujourd’hui notre chance, à Claude Goretta et à moi, d’avoir débarqué de nulle part et de nous être retrouvés au cœur d’un mouvement, dont on a oublié aujourd’hui l’importance, mais qui révolutionna le cinéma anglais.



Mise à jour le Mardi, 04 Octobre 2011 08:48